L’attachement entre le chien et l’humain

Tous les propriétaires de chiens vous diront que leur chien leur est attaché. Mais sommes-nous vraiment objectifs ? N’est-ce pas simplement parce que nous fournissons croquettes et lit douillet ? Faisons le point avec le Dr Claude Beata, psychiatre vétérinaire, qui nous explique le fonctionnement, l’utilité et les risques du mécanisme d’attachement.

Comment définiriez-vous l’attachement ?

C’est un mécanisme naturel qui a été mis en évidence pour la première fois dans les années 1960 par John Bowlby, à partir d’études naturalistes antérieures : celle de René Spitz sur les orphelinats après la guerre (1947) où les bébés montraient des formes de dépression grave après avoir été privés de leur mère, et celle de Harry Harlow (1958) sur les singes rhésus éloignés de leur mère dès la naissance et qui ont alors été incapables de développer ensuite un comportement normal.

L’attachement est un processus de développement individuel des représentants d’une espèce qui se voit ainsi protégée. C’est le cas notamment de nombreux mammifères dont les humains, les chiens, les chats, les éléphants, les dauphins ou encore les chevaux…. D’autres espèces comme les insectes ou les reptiles ne se développent pas dans l’attachement. Regardez les fourmis par exemple : elles font preuve de grands développements, sont présentes partout dans le monde mais lorsqu’une fourmi de la colonie meurt, elle est souvent remplacée poste pour poste par une autre – l’individu n’ayant aucune importance, même si aujourd’hui certains parlent de personnalité pour les insectes aussi.

Un chien s’attache-t-il à son humain ?

Bien sûr ! A partir du moment où les mécanismes de l’attachement sont en place à l’intérieur d’une espèce et comme c’est une histoire d’individus, l’attachement peut aussi parfois fonctionner entre des espèces différentes, donc entre un chien et son maître.

Comment ça marche ?

Un chien est un être à la fois social et qui se développe dans l’attachement ; il a donc besoin de la relation aux autres. Lorsque nous adoptons un chien, celui-ci a en général 8 semaines (âge légal) et il est alors en pleine phase d’attachement primaire avec sa mère, phase qui dure environ jusqu’à l’âge de 4 mois.

Au moment de l’adoption, le chien est donc dans la nécessité d’avoir un objet d’attachement primaire : il remplace sa mère par l’humain, développe avec son bipède un lien fort analogue à celui qu’il aurait pu avoir avec sa mère-chien et donne à ce lien une valeur totalement différente des autres liens qu’il pourra ensuite développer.

Ceci traduit donc la présence d’émotions chez le chien ?

Qui peut encore douter aujourd’hui de la présence d’émotions chez l’animal même si la science officielle a refusé d’en parler jusqu’à la moitié des années 1990 ? Heureusement les choses ont changé y compris pour les animaux de rapport et cela me fait penser à Jeremy Bentham qui disait déjà en 1789 :

〈〈 la question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni peuvent-ils parler ? Mais peuvent-ils souffrir ? 〉〉

Bien entendu aucun propriétaire ne viendrait à nier que son chien peut ressentir l’une des 6 émotions primaires : la joie, la colère, la peur, le dégoût, la tristesse, ou la surprise. Certaines études démontrent qu’un chien peut aussi ressentir des émotions secondaires telles que la jalousie – ce qui implique une double abstraction : penser et penser les sentiments de l’autre. Il y a donc bien une conscience animale qui se construit à travers 3 éléments fondamentaux :

  • la mémoire épisodique : le chien sait ce qu’il a fait et anticipe ce qu’il va faire. Il suffit de sortir la laisse pour que le chien se réjouisse du plaisir à venir de la ballade.
  • la représentation du soi : même si le chien rate le test du miroir il passe haut la main les tests olfactifs de reconnaissance de soi. Je pense au test du comportementaliste Marc Bekoff qui a prouvé que le chien a conscience de sa propre odeur. Face à des cubes de neige imprégnés d’urines et replacés dans un nouvel espace, il s’est aperçu que le chien passait beaucoup plus de temps à renifler la neige souillée par d’autres congénères et non par lui-même.
  • le sens de la justice ou de l’injustice. Pour l’émission Le Monde de Jamy, j’avais refait l’expérience d’abord effectuée au Clever Dog Lab de Vienne (Autriche): demander à deux chiens qui savent parfaitement le faire de donner la patte. L’un est ensuite systématiquement récompensé, l’autre jamais. Celui qui n’est pas récompensé se lasse très rapidement puis refuse de le faire tout en montrant des signes d’inquiétudes.

L’attachement est-il une émotion ?

Non, c’est plutôt un mécanisme qui met en œuvre plusieurs émotions ; c’est ce qui fait le pont entre la peur et le plaisir. L’émotion fondamentale de la vie, c’est la peur et la mémoire de ce qui est dangereux – qui existent déjà chez des formes de vie très primitives telles que les mollusques. Or lorsqu’une chienne met bas, elle devrait logiquement avoir peur de ses chiots et inversement. Mais grâce au mécanisme d’attachement, le fonctionnement cérébral est modifié pour inhiber la peur et favoriser le circuit de la récompense et du plaisir. Chez l’humain par exemple, le circuit de la récompense est lui aussi activé chez l’enfant par l’attachement maternel, puis réactivé lorsque l’enfant, devenu adulte, tombe amoureux. De la même façon chez le chien, une fois adopté par un humain, le mécanisme d’attachement se déplace très rapidement vers celui qui est chaleureux et réconfortant.

Quels sont les signes d’attachement chez le chien ?

Des manifestations liées à un humain en particulier, qualifié « d’être d’attachement » : le plaisir à la retrouvaille et la détresse (non pathologique !) à la séparation. Souvent au sein d’un couple, le chien est plus attaché au mari ou à la femme, mais rarement de façon identique aux deux.

On remarque également des phases successives. Au moment de l’adoption, à 2 mois, le chiot est en attachement primaire avec son humain. Puis entre 4 et 6 mois (selon le sexe et la taille du chien), l’humain doit provoquer un détachement actif pour permettre au chiot de remplacer son attachement primaire focalisé sur une seule personne par un attachement à tout le groupe. Parfois l’humain n’a pas le mode d’emploi et si le chiot ne se détache pas naturellement, on peut basculer dans la pathologie.

Quand cet attachement devient-il un handicap et le chien peut-il en souffrir ?

L’attachement est un merveilleux mécanisme qui aide le chien à se développer, mais peut aussi parfois le faire souffrir. Certains chiens, lorsqu’ils perdent le contact avec leur humain ou être d’attachement, tombent dans un état d’anxiété intermittente avérée et sont productifs : vocalises, malpropreté, destruction. Et malheureusement cet état émotionnel détérioré amène encore trop souvent les maîtres à se séparer de ces chiens souvent jeunes et en bonne santé physique par ailleurs, voire déclenchent les demandes d’euthanasie.

Le stade suivant est l’état d’anxiété permanente avec des activités de substitution : typiquement plaies de léchage, boulimie ou auto-mutilation.

Ces deux stades font partie des autonomopathies. En effet, le mécanisme d’attachement répond à deux objectifs : protéger le petit et développer son autonomie, afin qu’il sache vivre en dehors du groupe tout en ayant plaisir à y être. Lorsqu’il y a un problème, c’est toujours en lien avec l’autonomie.

Il existe cependant des solutions. Il ne faut pas hésiter à en parler à son vétérinaire : pharmacopée et thérapie comportementale peuvent aider.

Comment ne pas voir des similitudes entre l’éducation d’un chien et l’éducation d’un enfant ?

C’est effectivement très proche, même si l’enfant a des capacités supérieures et se développe plus lentement. Mais évidemment nous avons ici un point de départ commun : apporter une base de sécurité à partir de laquelle on peut partir explorer le monde et un refuge lorsque tout ne se passe pas bien. Chez les deux espèces, l’être d’attachement fournit cet équilibre et donne des racines et des ailes.

Pourquoi un humain s’attache-t-il à son chien ?

Parce que le chien lui apporte la même chose. Pour les deux espèces, les circuits neurologiques en lien avec l’attachement (plaisir et récompense) se ressemblent. Une équipe japonaise a démontré que lorsqu’un maître et un chien se regardent, le taux d’ocytocine (hormone de l’attachement et du plaisir social) augmente chez les deux individus.

L’attachement chez les humains est-il genré ?

A ma connaissance aucune étude n’a été menée sur ce sujet. Cependant, si on regarde qui amène le chien pour une consultation sur le comportement, 4 fois sur 5 il s’agit de femmes (même proportion que dans les consultations de pédiatrie !). Les femmes seraient-elles plus réceptives aux situations de détresse des chiens de par leur propre expérience ou leur prédisposition à la maternité ? Il est en tout cas avéré que chez les espèces à attachement, les femelles affichent une espérance de vie supérieure à celle des mâles, alors même que le fait d’avoir à prendre soin de petits les rend précisément plus vulnérables mais les amènent aussi à développer des capacités cognitives supérieures pour les protéger.

Certaines races sont qualifiées de plus indépendantes que d’autres. Qu’en pensez-vous ?

En trouble du comportement, on considère que la race n’est jamais un facteur suffisant. Il n’y a pas plus d’anxiété de séparation chez le Caniche que chez le Beauceron. Par contre, il y a des différences dans l’expression de l’attachement : chez les races nordiques et asiatiques – chiens primitifs – l’humain est une base de sécurité mais parfois pas un refuge. Ces chiens vont donc moins chercher le contact, ce qui peut parfois frustrer le propriétaire : nous pouvons les rassurer, même moins exprimé, l’attachement est toujours aussi fort.

Quid de la légende d’Hachiko alors ?

Cet Akita Inu est un exemple parfait de dépression de deuil : ayant perdu son être d’attachement, ce chien, hyper attaché, s’est retrouvé en situation de détresse car incapable de gérer le deuil. Comme chez les humains, celui-ci passe par plusieurs phases : le déni, la colère puis le réinvestissement. Hachiko est resté bloqué à la phase de déni. Aujourd’hui devenu un symbole de la loyauté, il m’apparaît davantage comme un animal qui aurait dû être traité pour alléger sa souffrance mais bien sûr à cette époque-là, ou à celle de Bobby le petit terrier écossais qui est resté 13 ans sur la tombe de son maître, ces notions-là n’existaient pas.

Pourquoi cela fait-il souvent sourire lorsqu’un humain dit qu’il est attaché à son chien ?

Ça fait sourire ceux qui n’en ont pas ! Tant que vous n’avez pas eu ce rapport avec un chien qui vous attend, qui a plaisir à vous retrouver, qui ne vous juge pas, c’est difficile à comprendre. Or, il s’agit toujours d’une relation positive qui crée du lien au sein d’une famille. Mais c’est aussi souvent pour cette famille l’apprentissage de la mort : j’ai adopté une femelle Airedale terrier – Modèle – réformée à 7 ans. A son arrivée à la maison, elle est tombée instantanément amoureuse de mon fils de 9 ans, et réciproquement. Lorsqu’elle a eu 15 ans, elle a eu une tumeur hémorragique au niveau de la rate : je savais que ma chienne allait mourir et pourtant elle s’accrochait. J’ai appelé mon fils, alors en internat et absent pendant la semaine pour le prévenir qu’il ne reverrait peut-être pas Modèle à son retour. Mais Modèle l’a attendu : lorsque mon fils est rentré le vendredi, elle l’a regardé, a remué la queue. Mon fils s’est agenouillé devant Modèle qui a posé sa tête sur lui et s’est enfin laissé mourir.

En tant que vétérinaire, nous devons avoir conscience que nos clients nous demandent de soigner leur chien mais surtout de faire durer ce lien d’attachement le plus longtemps possible : nous sommes des sentinelles du bien-être, des gardiens de l’amour.

 Envie de conseils sur le comportement de votre chien ? Découvrez Zoopsy, association vétérinaire de zoopsychiatrie, dont Claude Beata est vice-président délégué aux affaires internationales.
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